10 000 euros de capital social pour un projet annoncé à 3,3 millions d’euros d’investissement, une perte de plus de 619 000 euros dès le premier exercice, des capitaux propres qui basculent à -609 984 euros : les comptes de la société ADONIS GOLF DE DIGNE-LES-BAINS, consultés par notre rédaction, documentent une structure financière sous-dimensionnée depuis l’origine par rapport à l’ampleur du projet. Une sous-capitalisation qui, en droit, n’est pas illégale en soi mais peut, si elle est jugée manifeste au regard de l’activité, être qualifiée de faute de gestion et engager la responsabilité personnelle du dirigeant en cas de défaillance de l’entreprise, une question qui se pose d’autant plus aujourd’hui que la société est officiellement en cessation de paiement.
Le Golf Resort de Digne-les-Bains, repris en 2024 par le groupe hôtelier varois Adonis dans un contexte déjà tendu, est officiellement en cessation de paiement. Selon les informations rapportées le 26 juillet 2026 par Alpes 1, la mairie a confirmé que la société gestionnaire de l’équipement se trouvait dans cette situation, et une audience est prévue ce mardi 28 juillet devant le tribunal de commerce de Manosque, qui devra statuer sur les suites à donner à la procédure. Selon Haute Provence Info, la municipalité se dit favorable à ce que le tribunal prononce un redressement judiciaire plutôt qu’une liquidation, afin de permettre la poursuite de l’activité.
Un redressement judiciaire ouvrirait une période d’observation permettant à la société de continuer à fonctionner le temps d’engager une restructuration et de chercher une solution durable, a minima un nouvel investisseur, voire un repreneur. Liée à l’exploitant par le bail à construction signé en 2024, la Ville a indiqué qu’elle accompagnerait, dans le cadre de ses compétences, la recherche de cette solution. Les comptes que nous avons consultés, portant sur le premier exercice de la société, permettent de comprendre comment on en est arrivé là.
Un projet présenté comme ambitieux, financé presque sans capital propre
Quand le groupe hôtelier varois Adonis reprend en 2024 l’exploitation du golf 18 trous de Digne-les-Bains (propriété de la commune depuis 2002) après le retrait du précédent gestionnaire UGolf, ses dirigeants, Pascal Bataillé et Laëtitia Cinquini Bataillé, annoncent un programme d’investissement de plus de 3,3 millions d’euros, selon les informations rapportées à l’époque par le site spécialisé Golf Planète. La société créée pour porter le projet, ADONIS GOLF DE DIGNE-LES-BAINS, est immatriculée avec un capital social de seulement 10 000 euros.
Ce chiffre mérite qu’on s’y arrête. En droit français, une SAS peut légalement être créée avec un capital d’un euro symbolique : il n’existe aucun plancher réglementaire lié à la taille du projet porté. Mais les experts-comptables et juristes spécialisés sont unanimes sur un point, consultable notamment sur les sites Legalstart, Dougs ou Guide des Entreprises : un capital social doit être calibré sur l’ampleur réelle de l’activité et de l’investissement engagés, sous peine de « sous-capitalisation ». Cette notion n’est pas qu’un concept théorique : en cas de défaillance de l’entreprise, un capital manifestement disproportionné par rapport aux besoins de l’activité peut être qualifié de faute de gestion, engageant la responsabilité personnelle du dirigeant, une jurisprudence constante rappelée par plusieurs cabinets d’avocats spécialisés.
Dans le cas présent, les 10 000 euros de capital représentent à peine 0,3 % de l’investissement total annoncé. Le reste, soit la quasi-totalité du financement, transite par un autre canal : les comptes courants d’associés.
Comptes courants d’associés : de l’argent des actionnaires, mais pas des fonds propres
Le bilan de la société fait apparaître 892 000 euros de dettes envers les associés, contre seulement 10 000 euros de capital. Concrètement, cela signifie que l’essentiel de l’argent injecté dans le projet ne l’a pas été sous forme d’apport en capital, mais sous forme de prêts consentis par les actionnaires à leur propre société, un mécanisme courant, mais qui change fondamentalement la nature de cet argent.
Un apport en capital est définitivement engagé dans l’entreprise : en cas de liquidation, les actionnaires ne récupèrent leur mise qu’en tout dernier lieu, après que tous les créanciers ont été remboursés. Un compte courant d’associé, en revanche, est juridiquement une créance : les actionnaires sont eux-mêmes considérés comme des créanciers de leur société, remboursables selon les modalités prévues par la convention de compte courant, et peuvent en théorie en demander le remboursement, sous réserve, bien sûr, que la trésorerie de la société le permette.
Autrement dit, contrairement à ce qu’un capital social plus élevé aurait signifié, les associés d’Adonis Golf de Digne-les-Bains n’ont pas nécessairement vocation à perdre cet argent au même titre qu’un apport en capital classique : il s’agit d’une dette de la société envers eux, au même rang (sauf clause de subordination dont l’existence n’est pas connue à ce jour) que les autres dettes de l’entreprise. Que les actionnaires financent leur propre projet n’a en soi rien d’anormal ; c’est le choix de structurer ce financement quasi intégralement en dette plutôt qu’en capital qui interroge, notamment sur la solidité apparente donnée à la société vis-à-vis de ses autres créanciers (banques, fournisseurs, salariés).
Une perte qui dépasse largement le capital de départ
Sur son premier exercice comptable, qui court sur 22 mois (du 1er mars 2023 au 31 décembre 2024) en raison de la phase de préparation du projet, la société a réalisé un chiffre d’affaires de 544 517 euros, provenant presque exclusivement des activités golfique et hôtelière, pour une perte nette de 619 984 euros, selon les comptes annuels déposés au greffe du tribunal de commerce de Manosque et le procès-verbal de l’assemblée générale du 30 juin 2025, approuvés à l’unanimité par les deux actionnaires de la société.
Cette perte, rapportée au capital social de 10 000 euros, fait mécaniquement basculer les capitaux propres de la société en territoire largement négatif : -609 984 euros à la clôture de l’exercice. Le Registre National des Entreprises a enregistré à cette date une alerte automatique pour « capitaux propres inférieurs à la moitié du capital social », consultable sur la fiche publique de l’entreprise sur Pappers.fr, une situation qui impose légalement aux actionnaires de se prononcer sur la poursuite de l’activité, avec engagement de reconstitution des capitaux propres, ou sur la dissolution de la société.
Les autres ratios financiers calculés à partir de ces mêmes comptes, également consultables sur Pappers, confirment la fragilité de la structure : une liquidité générale de 0,6 (l’actif disponible à court terme ne couvrirait donc pas les dettes de même échéance) et une autonomie financière négative de -53,3 %.
Une rupture entre associés au cœur de la crise
Dans un communiqué diffusé par la direction du Golf Resort de Digne-les-Bains, l’origine des difficultés est présentée comme la conséquence d’une rupture entre les deux associés de la société. Le texte évoque une « divergence stratégique » au sein du groupe Adonis : Pascal Bataillé, président du groupe, aurait décidé de réorienter ses investissements vers d’autres projets, notamment un nouvel établissement hôtelier baptisé « Symon(e) by Adonis », développé avec de nouveaux associés. Depuis 2025, selon ce communiqué, Laëtitia Cinquini Bataillé assurerait seule la poursuite de l’activité du golf, sans le soutien financier et opérationnel qu’apportait auparavant le groupe.
Le soutien affiché par la municipalité
Malgré la gravité de la situation financière, la municipalité de Digne-les-Bains a choisi de se ranger derrière la poursuite de l’activité plutôt que d’acter son arrêt. Selon Alpes 1, elle s’est prononcée en faveur d’un redressement judiciaire devant le tribunal de commerce de Manosque, une option qui permettrait à la société de continuer à fonctionner pendant une période d’observation, le temps de restructurer et de trouver une solution durable. La Ville a précisé qu’elle accompagnerait, dans le cadre de ses compétences, la recherche de nouveaux investisseurs ou d’un repreneur pour préserver le site, une position qui tranche avec l’option d’une simple liquidation, et qui traduit l’attachement de la municipalité à cet équipement, qu’elle considère comme structurant pour l’attractivité touristique du territoire.
Un dossier devenu enjeu de la campagne municipale
La situation financière du golf s’est invitée dans la campagne des élections municipales de mars 2026 à Digne-les-Bains. Gilles Chalvet, candidat de la liste « Terre Dignoise » déjà à l’origine du recours contentieux de 2023-2024, en a fait un axe de campagne, s’appuyant notamment sur la perte de plus de 620 000 euros apparaissant dans les comptes 2024 de la société pour interroger la solidité du projet porté par le groupe Adonis.
Cette prise de position a débouché, le 25 mars 2026, sur un échange tendu et public entre le candidat et Laëtitia Cinquini Bataillé, qui se serait présentée à l’improviste lors d’une conférence de presse tenue par M. Chalvet sur l’avenir du site pour contester les accusations portées à son encontre, notamment sur les réseaux sociaux. Là encore, ce dossier reste marqué par des lectures opposées : une dénonciation politique des risques que le candidat d’opposition dit avoir anticipés dès 2023-2024, face à une dirigeante qui conteste la manière dont sa gestion est mise en cause publiquement.
Une audience décisive ce mardi
Au moment où nous écrivons ces lignes, aucun jugement n’a encore été rendu : la vérification des bases publiques (Bodacc, Infogreffe, Pappers) ne fait pas encore apparaître de procédure collective enregistrée à l’encontre de la société ADONIS GOLF DE DIGNE-LES-BAINS, la décision du tribunal de commerce de Manosque n’intervenant qu’à l’audience du 28 juillet. Un redressement judiciaire ferait l’objet d’une publication obligatoire au Bodacc dans les jours suivant le jugement, que nous suivrons.
Si les indicateurs financiers dégradés de l’exercice 2024 (capitaux propres négatifs, liquidité générale insuffisante) laissaient déjà présager des difficultés de trésorerie, ils ne permettaient pas à eux seuls de prédire une cessation de paiement dix-huit mois plus tard : entre-temps, la société a pu bénéficier d’un second exercice d’exploitation en année pleine (2025), dont les comptes ne sont pas encore rendus publics à notre connaissance et qui donneraient une image plus complète de la trajectoire réelle de l’entreprise depuis l’ouverture.
Un contentieux salarial déjà provisionné
Un autre élément mérite l’attention : les comptes font apparaître une provision de 101 429 euros au titre d’un litige devant le conseil de prud’hommes, sans que sa nature précise soit détaillée dans l’annexe comptable. La société employait 13 salariés en moyenne sur l’exercice clos en décembre 2024.
Le contexte : un dossier déjà marqué par les tensions dès 2023
Ce projet de reprise n’a jamais été un long fleuve tranquille. Il fait suite au retrait de l’ancien exploitant UGolf fin 2023, et un premier appel à candidatures de la mairie s’était révélé infructueux avant qu’Adonis ne se positionne seul. Un recours déposé par l’opposition municipale (« Terre Dignoise », menée par Gilles Chalvet) contre la délibération autorisant le bail à construction avait retardé la signature du contrat, entraînant la fermeture du site pendant plusieurs semaines début 2024 et plusieurs mois sans salaire pour les employés de l’ex-UGolf, selon des articles de France 3 Provence-Alpes et d’Alpes 1 publiés à l’époque. Le tribunal administratif de Marseille a rejeté ce recours en référé le 31 janvier 2024, avant qu’un désistement ne mette fin à la procédure au fond en avril de la même année. Ce contentieux avait par ailleurs coûté à la Ville environ 103 000 euros de frais directs (loyers, taxes, gardiennage) pendant la période de blocage, selon Alpes 1.
Ouvert en 1990 et propriété de la commune depuis 2002, le golf de Digne-les-Bains est présenté par la municipalité comme un équipement stratégique pour l’attractivité touristique du territoire, aux côtés de deux autres projets en cours : l’ouverture prochaine d’un casino et la rénovation des thermes de la ville, selon Alpes 1.
À ce stade, et dans l’attente de la décision du tribunal de commerce de Manosque, le golf poursuit son activité pour le moment, pendant cette phase de transition réglementée.
Sources : comptes sociaux 2024 et procès-verbal de l’assemblée générale du 30 juin 2025 de la société ADONIS GOLF DE DIGNE-LES-BAINS (RCS Manosque, SIREN 951 272 251, consultables sur Infogreffe) ; fiche entreprise, ratios financiers et annonces Bodacc consultés sur Pappers.fr (mise à jour du 20 juillet 2026) ; décisions du tribunal administratif de Marseille consultées sur Pappers Justice ; article d’Alexis André, « Le golf de Digne-les-Bains placé en cessation de paiement : son avenir sera fixé mardi », Alpes 1, 26 juillet 2026 ; article de Haute Provence Info, « Golf de Digne-les-Bains : la municipalité favorable au redressement judiciaire pour la poursuite de l’activité » ; articles de Golf Planète, France 3 Provence-Alpes et Alpes 1 publiés entre décembre 2023 et juin 2024 ; ressources juridiques généralistes sur le capital social des SAS (Legalstart, Dougs, Guide des Entreprises, Le Coin des Entrepreneurs).



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